Prix litéraire Robert Cliche du premier roman
l'hexagone vlb éditeur

Vous avez écrit un premier roman ?
Envoyez votre manuscrit avant le 31 décembre 2019 au prix Robert-Cliche 2020 du premier roman.
Vous pourriez gagner une bourse de 10 000 $ en plus de la publication de votre roman!

Extrait de texte du livre
Immobile au centre de la danse

<< Retour à la fiche du livre

Livre

Les gestes demeurent les mêmes, revenus par nécessité, retrouvés sans même un consentement. Les gestes s'imposent; je suis chacune de mes aïeules en plus de moi-même, en chacune de mes années, dans un calme absolu, libératoire. Mais cela ne durera pas.
La souveraineté de plier des vêtements, de tirer des draps, la tête occupée par d'immenses symboles, ne peut durer. À l'égal des nuages qui passent, les gestes reviennent sans fin dans leur essence. Leur existence, elle, est mesurée.
Les enfants appellent. Une fois de plus, à regret, je dépose le rêve bien plié au sommet de la pile. Quand pourrai-je le revêtir de nouveau ? On ne réintègre pas en quelques minutes un rêve de grande dimension. Il faut respecter les rites, se rendre disponible. Il faut du temps, en épouser les plis, le réchauffer, et se mouvoir en lui avec lenteur. C'est une cérémonie. Et voilà que les enfants appellent.
La journée change de rythme. À l'ampleur initiatique du premier mouvement succède un tempo rapide que ponctueront les pourquoi, les pipis, les lacets cassés, les repas, les siestes, les jeux, les lectures, les promenades. On retrouvera pourtant le thème musical du début, parcourant les notes fugitives de ces occupations, prêt à planer de nouveau en toute sérénité, à l'accalmie du soir. Et le regret toujours renouvelé d'un temps trop bref pour investir le rêve dans sa totalité.
Tout est prévu. Rien ne dépend plus de moi. Les enfants envahissent les jours à perte de vue. La nécessité d'écrire s'y pourrait tout de même tailler passage et modeler la réalité à ses mesures, voire déferler en une coulée furieuse arrachant tout ce qui lui fait obstacle. Mais une gangrène d'occupations étouffe l'esprit. Je ne peux plus oser m'asseoir, et laisser ce qui m'occupe suivre le même cours des heures durant, comme ces larges eaux qui s'enfoncent de siècle en siècle. Je scrute avec inquiétude un murmure interne et n'en sais présager ni jaillissement ni silence définitif.
Le temps, c'est aussi l'espace. Et l'espace fout le camp, dévoré par des panneaux-réclames, des poteaux télégraphiques, des HLM, des grilles, des clôtures, des rangées de lampadaires. Des lampadaires, tout de même, il émane certains soirs une poésie géométrique intéressante, à l'heure des ciels verts, entre chien et loup. La vie urbaine propre et neuve de l'Amérique convient à leur nature.
Les autres images à ma disposition appartiennent au passé. Une belle collection, qui ne parvient pas à se fossiliser. Tel instant enfoui dans ma mémoire se matérialise soudain, au hasard d'une similitude, comme le fragment de madeleine trempé de thé ressuscitait pour Marcel Proust les dimanches à Combray. L'arôme du café fait surgir une clairière bavaroise pleine de rosée et de chants d'oiseaux, un matin d'été; j'y suis assise sur le capot d'une Citroën, juste avant de plier la tente. Un reste de sonnerie égrené par le réveil, et me voici sur le pavé de ma bonne ville natale au XVIIe siècle, tandis que tinte la cloche du couvent franciscain, par le même beau temps frais et plein de promesses. C'est encore un pas sonnant dans les ruelles, quelque boutique aux peintures du vieil Amsterdam, une conversation en anglo-franco-allemand avec un bel Autrichien blond, une placette provençale avec sa fontaine qui chante aux heures de plomb, une route de corniche au-dessus du bleu violent de la mer, des senteurs mêlées d'eucalyptus et de fleurs sauvages, un troupeau de chèvres corses, des corbeaux sur les champs, l'odeur de terre et de brume des vendanges, bref, un siège en règle. Suit une furieuse nostalgie.
Ma collection d'images me poursuit, demande des comptes. Oui, je l'ai laissée en plan, peut-être pour toujours. Je dis «peut-être» pour la forme, un peu comme on agite son mouchoir à la fenêtre d'un train, mais je sais bien que tout est joué. Il suffit de lâcher prise une seule fois. On change, tout change. Il n'y a plus de rendez-vous possible. Le temps passe, immobile, et c'est nous qui sommes les fugitifs, pas lui. Moi aussi je suis immobile au centre de la danse et moi aussi je danse autour de lui. Comprenne qui pourra, c'est ainsi. Alors le voyage, la mobilité, l'éphémère constaté partout et sous tant de formes, me sont une façon de marcher côte à côte avec le temps, à son pas, dans l'illusion de la plénitude.
Justine et Julien font la sieste. D'un lit à l'autre, les voix chantonnent. «Tête de poubelle», module Julien, à personne, pour la beauté du geste. Sa sœur psalmodie quelque chose où revient souvent «espèce de patate». Ces deux-là ont compris qu'il suffit de parler pour parler, de s'assurer qu'on n'est pas tout seul dans le noir. Il n'est pas impossible qu'ils aient déjà flairé la solitude, monstre multiforme, l'hydre avec qui l'on négocie à tâtons des traités hasardeux. Fuyante, pourtant.
Je n'ai pas la solitude facile. Le sort m'en a parfois dispensé une bribe, aussitôt hypothéquée par quelque obligation urgente ou traversée par le fer rouge d'un souvenir précis, du détail déchirant: tout à coup, en plein milieu d'une pile de copies à corriger, une fenêtre grande ouverte, criblée d'étoiles, réunion en un seul miracle d'infinis au parfum de chèvrefeuille et de chant des grillons dans le foin encore chaud. Ces attaques de liberté, en quelques secondes, font la peau à tout l'édifice de compromis, de grisaille, d'oubli plus ou moins réussi et de résignation apparente. Les barreaux prennent de la consistance, la cage rétrécit, la présence des autres devient odieuse. C'est l'heure des comparaisons.
Les images que laisse l'enfance, l'enfance normale, ont quelque chose du paradis. D'une jeunesse vagabonde, courses folles dans les herbes folles, ivre de liberté de l'aube au crépuscule, de promenades à bicyclette sur le porte-bagages de papa, qui fait mal au derrière, de paysages purs, je garde les stigmates: un appétit de grands espaces, la compréhension sensuelle des complexités d'un monde perçu comme la symphonie totale. Je ne peux concevoir de construction mentale, qu'il s'agisse d'imaginer ou d'interpréter, que dans une relation quasi sacrée avec les harmoniques de l'ensemble. L'existence de murs et de barrières est un non-sens, une mutilation; les fureurs et les banalités, des démangeaisons épidermiques, dont on peut se garantir soit par la solitude, soit par le voyage. Par le soleil, aussi.
Certains écoutent mieux enfermés dans des réduits obscurs et ne souffrent pas la diversité, le négoce des humains ou les bousculades du dépaysement. Ils se penchent en eux-mêmes et la source jaillit. Pour ma part, c'est à bord des grands nuages aux couleurs des nuits, des forêts, des mers et des montagnes, que commence l'aventure intérieure. Par la fête des sens, en abondante moisson. Le bruit des ressacs, l'odeur des fruits mûrs, la vibration des blés à midi, un vol de migrateurs, l'inconnu rencontré, la halte autour d'une flambée d'automne scandent mes recueillements. Scandaient. Puisque me voici appartenir à un monde sans rêves.
Le présent est plein à ras bord d'incompréhensibles occupations. Si plein, qu'inexplicablement il semble vide. Vide de sens. Inconsistant. Laborieux assemblage de points minuscules, dont le but n'apparaîtra que lorsqu'il sera trop tard. Un présent dont il serait tentant d'affirmer qu'il n'existe pas, bien qu'il remplisse tout l'horizon sans aucune issue possible et que son poids ne laisse de souffle que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Pourtant, vue d'ici, une subtile menace y insinue déjà ses demi-teintes, par des brèches impossibles à percevoir. C'est la découverte impromptue d'un fragment de jouet qui vécut sous le règne de Justine, en des temps immémoriaux, il y a trois ans et demi; et le cœur se serre comme si Justine aussi était un peu morte. Les retours à la maison, de vacances en vacances, deviennent autant de sites archéologiques, que chaque année recouvre d'une couche supplémentaire. Il arrive que les objets n'aient pas changé mais soient devenus inutiles, comme cette couverture rouge qu'on jetait sur l'herbe pour les ébats de Justine bébé. Évidence de «jamais plus», la couverture abandonnée berce maintenant le mystère d'éternité. Il devient impossible de la traiter avec cette insouciante légèreté d'autrefois, puisque la voici parvenue au rang de témoin, peut-être de juge. Ces existences muettes prennent ainsi de l'épaisseur, insensiblement, et un beau jour vous confrontent avec ce versant de la vérité que l'on préfère ne pas voir. À tout moment, le temps reste palpable. C'est un étrange privilège que d'en avoir la conscience permanente.
La maison était vide, à notre arrivée. Et le jardin. Cet hiver, mes parents nous ont écrit que la mère Garnot était morte. Son vieux aussi, tout de suite après. Morts et absents, ils acquièrent leur consistance définitive. Tout un pan de certitude s'écroule avec les immuables Garnot. Lui, cassé en deux, toujours entre deux vins, les reins ceinturés de flanelle, la pioche infatigable. Elle, en chapeau noir, surveillant sa récolte de framboises ou de fleurs, guettant les potins aux enterrements, avare, ronchonneuse. On a dû les ensevelir dans ces mêmes «habits du dimanche» qui n'avaient pas varié depuis mon enfance. Ils étaient mon ancre dans le temps et je ne le savais pas.
Il fallait tout de même s'y attendre. L'hiver dernier, monsieur Bertollet, madame Wiener se sont éteints. Madame Duthoit reste clouée au lit, il paraît qu'elle n'en a plus pour longtemps. L'ennemi gagne du terrain.
Tard arrivée dans la famille, j'ai senti dès l'enfance se refermer le cercle de la vieillesse. D'abord une atmosphère lourde de précautions, de souvenirs anachroniques, puis une litanie de rhumatismes et de misères; des cousins lointains, presque mythiques, presque chauves, qui dans vingt ans auront l'âge de mon grand-père... enfin la disparition des Garnot. J'ai, jusqu'à hier, traversé tous ces déclins sans y prêter trop attention. J'y trouvais la solitude, ou bien le voyage m'en désolidarisait, me rendant à la jeunesse de toujours tout recommencer.
Aujourd'hui, Justine, Julien et même Simon, qui appartiennent à un autre ordre, me rendent contemporaine de tout ce qui s'enracine à l'espace d'ici. Les nouveaux voisins ont de jeunes enfants qui jouent avec les nôtres, et un chien fou. Le chien prend son élan, arrive en vol plané sur les rangées de framboisiers taillées avec soin et amour par les Garnot, en écrase une dizaine de pieds et continue sa course par bonds, suivi d'une tranchée dans la plantation. De chaque côté, les plants fauchés s'abattent sur son passage. Tout exalté par le carnage, il repart, inlassable. Un chien vivant, insolent, qui gaspille sa force. De l'autre côté de la clôture, des condamnés s'économisent.
Tandis que les tours poussaient comme de la mauvaise herbe, étouffant les maisons des anciens, la pinède a fait place à une lèpre poussiéreuse aussitôt ensemencée d'aciers verticaux et de dalles en béton. Une cheminée de dix-huit étages domine la nouvelle forêt synthétique.
L'étau achève les survivants d'un monde qui disparaît, coincés dans l'ombre entre deux façades. En passant on voit parfois, dans l'encadrement d'une fenêtre, un portrait assombri, déjà funèbre. Les cours s'envahissent de ronces qu'on n'a plus la force de repousser. La dentelle des rideaux jaunit. À ces visages cendreux, le temps a signifié leur congé. Seuls les yeux le savent, qui brillent curieusement dans les joues dévastées. Lorsqu'ils s'aventurent sur une rue devenue menaçante, ces vieux peinent, face au courant violent de leur temps révolu... ce temps dont je suis aussi. Eux qui rassuraient mon univers par leurs présences solides, permanentes, les voilà sur le départ, ils m'abandonnent. Je vois bien qu'il faut leur emboîter le pas, prendre le rôle qu'ils ont laissé.

<< Retour à la fiche du livre